Chers membres de la Nouvelle Confrérie du Chagrin et jeunes candidats au  bien-souffrir, nous attaquons par un concept-phare : la victimisation soit le sentiment excessif et exagéré de sentir victime. Si les plus aguerris parviennent à en faire un style de vie, les autres, novices ou pratiquants confirmés, se plaisent à y « jouer » de temps à autre.

C’est en Belgique qu’à mon sens sont nés les artistes qui ont su le mieux glorifier cette belle posture. Rappelez-vous Jacques Brel pleurant comme personne son dégoulinant « Ne me quitte pas », prêt à être l’ombre d’une main, l’ombre d’un chien au nom d’un amour qu’il était seul à partager puisque sa belle ne le calculait plus. Le sujet reste inépuisable autant que vendeur. Ainsi, fidèle à la tradition, le chanteur Stromae a récemment hurlé avec talent qu’il était « fort minable » quand sa belle à lui était « formidable ». Pour parfaire notre art, ou démarrer une pratique, nous analyserons et emprunterons aux plus talentueux d’entre nous les meilleures techniques.  Je vous propose d’utiliser, comme vous le feriez d’une boussole, un concept des plus efficaces : le triangle dramatique[1]. L’homme qui l’a élaboré est le Dr Stephen B. Karpman, élève d’un génie de la relation, spécialiste de renommée mondiale des bien-souffrants et surtout père de l’Analyse Transactionnelle : le médecin et psychiatre américain Eric Berne[2].

Contrairement aux cavaliers suivants de votre apocalypse, « ce jeu » douloureux implique d’autres personnes que vous.  Nous verrons dans les chapitres consacrés aux outils du bien-souffrir que celui qui rumine peut ruminer seul et bien que rien ne l’empêche de créer des groupes de rumination, le ruminant n’a absolument besoin de personne. C’est une pratique individuelle par essence. Rien n’oblige non plus l’idéalisant à informer l’idéalisé qu’il est en train de l’idéaliser et du coup d’exercer son activité en solo. En revanche, la victimisation, comme la fusion ou la symbiose, contraindra le Bien-Souffrant à chercher un ou plusieurs compagnons de route. Le risque en effet, si vous ne trouviez pas de Persécuteur ni de Sauveur, c’est de ne pas pouvoir prétendre au titre de Victime et vice versa pour les deux autres « rôles ».

A l’instar des amateurs de partie fine,  je vous conseille de vous retrouver en nombre, à deux, trois, quatre et plus si le cœur vous en dit. Les participants incarneront tour à tour trois postures : la Victime, le Persécuteur et le Sauveur. Vous pouvez aussi prendre celle du Spectateur[3]. Il s’agit d’un 4ème rôle non dénué d’intérêt en ce sens que ce « voyeur » se verra blâmer pour son inaction ou sa perversité et pourra également souffrir d’impuissance ou de culpabilité face au spectacle qui se déroule devant lui sans qu’il ne puisse intervenir. Si je dis « tour à tour », c’est que ce trio Victime, Persécuteur, Sauveur n’est pas figé ni fixé dans le temps. Vous allez le découvrir (bien que la plupart d’entre vous aient déjà pratiqué), il y a des changements brutaux, des revirements et des coups de théâtre tout à fait passionnants. Petite aparté avant d’aller plus loin : si vraiment vous avez envie de pratiquer seul et préférez vous plaindre dans votre coin en faisant appel à des fantasmes plutôt que d’entrer en contact avec de vrais Persécuteurs ou de vrais Sauveurs, n’hésitez pas. La question est la même pour la masturbation.  Peut-on s’en contenter une vie entière ? Si on n’a pas d’autre choix, évidement. Mais si vous avez l’opportunité et le désir de rencontrer un, deux ou autant de partenaires que vous le souhaitez, votre sexualité comme la victimisation n’en sera que plus riche. Les séquences relationnelles sont si puissantes et stimulantes qu’il est dommage de s’en priver.

Réussir son casting

Dans un premier temps, mettez-vous en quête d’une personne qui n’a de cesse d’aider les autres, un adepte du sacrifice, un pape du don de soi ou simplement un ou une grande gentille. Nous l’appelons le Sauveur. Vous chercherez ensuite quelqu’un dont le talent sera de savoir humilier son prochain, un adepte du tacle, idéalement rancunier et méprisant. C’est le Méchant. Il ou elle incarnera le Persécuteur. Enfin, le dernier rôle, le plus important, sera tenu par la Victime, vous en l’occurrence si vous voulez commencer par là. Contrairement à la croyance populaire qui fait de la position du Sauveur la plus fun ou glorieuse du triangle, celle de Victime est particulièrement puissante et parfois même, cela vous étonnera peut être, plus encore que celle du Persécuteur ; à la fin du chapitre, vous découvrirez l’histoire de Christine et apprendrez qu’une mise en scène habile autour de la fragilité donne un grand pouvoir à qui sait s’en servir.
Je reviendrai ultérieurement sur le fait qu’il n’est pas obligatoire de commencer par incarner la Victime puisque la dynamique relationnelle à l’œuvre, comme le manège qui tourne, vous fera passer par les 3 rôles. Une fois que votre casting sera au complet et que tout ce joli petit monde aura pris contact, vous pourrez commencer à « jouer ».

Si vous vous inquiétez de savoir où trouver les protagonistes de ce scénario voué à l’échec (on s’en réjouit d’avance), regardez autour de vous : vos premiers et seconds rôles sont partout. Pour le méchant, c’est facile : votre chef de service ou patron (des harceleurs), votre mère (toujours à critiquer), votre mari (négligent) ou votre épouse (râleuse) feront très bien l’affaire. Ce peut être une amie, si vous préférez. Allez, on les connait les copines, elles ne sont jamais là quand on en a besoin, toujours promptes à dire du mal ou à vous faire une crasse ! Votre voisin est, lui-aussi, un bon candidat : avez-vous remarqué la drôle de façon qu’il a de vous regarder depuis quelques temps ? Je suis sûre qu’il vous en veut et peut-être même à l’heure qu’il est, répand-il des rumeurs sur vous dans le village ou le quartier. Bref, les possibilités sont infinies, la belle-mère, le ou la cheffe de services restant les figures de proue.  Pour le Sauveur, il est possible que ce soit les mêmes personnes mais en version « gentilles » (rarement la belle-mère par contre) : amis, voisins, collègues, membres de la famille toujours prompts à vous rendre service, vous consoler, vous secourir, vous épauler et vous défendre dans l’adversité.

 

Le vilain parmi les vilains : le pervers narcissique

Plus exaltant encore, avez-vous la chance de connaître une star incontestée dans l’art de la méchanceté, l’Empereur des Persécuteurs : le Pervers Narcissique (à noter que le nom est masculin mais qu’il peut tout aussi bien s’agir d’une femme). Malheureusement pour nous les Amateurs de Déplaisir, le spécimen est bien plus rare que les médias qui raffolent de ses exactions ne veulent nous le faire croire. Pour celles et ceux qui l’auraient loupé à la télé, dans la presse, sur internet, au cinéma ou à la radio, le pervers narcissique est un salaud. Un vrai, un authentique salaud. Mais attention, ce n’est pas un salaud que l’on repère de loin tant il a une gueule de salopard, non, lui, il avance masqué.  Au départ, on ne sait pas que c’est un méchant…au contraire. Au demeurant fort séduisant, nul ne sait qu’en vérité il manie comme personne cette arme redoutable qu’est la séduction. Il chasse sur le territoire de la relation qu’il va transformer en une effroyable toile d’araignée où se perdra sa proie, hypnotisée par les promesses du prédateur. En passant, notez que la victime décrite dans les médias est la plupart du temps une femme : la croyance populaire a semble-t-il du mal à considérer les femmes autrement que comme des victimes. Quelle différence avec un escroc ? La cruauté, le sadisme. Je ne veux pas dire que les escrocs sont des gens bienveillants mais leur motivation première est en général l’appât du gain quand le pervers narcissique, lui,  poursuit un dessein plus obscur, plus ignoble. En effet, une fois qu’il s’est attaché l’affection de son binôme (la Victime), « un objet manipulé comme un ustensile et un faire-valoir »[4] selon le psychiatre Paul-Claude Racamier,  il n’a de cesse de le rabaisser et de lui nuire. Quand il est vraiment très compétent, il finit par le détruire. Le bien-souffrir touche là ses limites. Il n’est pas question d’en arriver à une extrémité pareille car nous ne voulons aucunement en finir avec la vie ou même avec notre santé psychique. Au contraire, nous tenons à continuer à bien-souffrir aussi longtemps que possible !

Mise en garde : comment faire durer la relation avec le gentil

Je dois avouer que l’objectif de maintenir le plus longtemps possible le lien avec le Sauveur n’est pas chose aisée car il a beau être gentil, il n’est pas forcément taillable et corvéable à merci, encore moins idiot ! Or, avec quelques habiles manipulations et surtout du culot, on peut apprendre à repousser le plus loin possible le moment où il prendra conscience du piège dans lequel il est tombé. Voici comment : un des premiers temps forts pour la Victime est le partage des misères auprès de son Sauveur. Larmoyer sur son pauvre sort et sur toutes les méchancetés d’un Persécuteur est terriblement excitant tant il est bon de voir l’œil humide et la moue compatissante de ce grand Gentil, d’entendre ses conseils avisés et ses propositions de sauvetage. C’est là précisément qu’il conviendra d’être malin. La règle est de ne pas accepter d’emblée ses solutions. Si vous faites cela, vous sortez du triangle, d’autant plus si celles-ci sont efficaces ! Le jeu s’arrête. Vous êtes sauvé. Tout le monde rentre chez soi. Je vous suggère, pour faire durer le plaisir, de refuser au compte-goutte les mains qui vous sont tendues, de n’en accepter que certaines, des petites, et ce, afin d’éviter que votre Sauveur ne se décourage tout de suite. En même temps que vous ferez preuve de bonne volonté et de gratitude à son égard, vous rejetterez avec soin, et délicatesse, les propositions susceptibles de vous tirer d’affaire.

Voici la célèbre – et très efficace – technique du « Oui…mais ». Elle ressemble trait pour trait à un match de tennis. Elle est aussi stimulante qu’exaltante. Imaginez le Sauveur et la Victime face à face. Coup d’envoi du match, la Victime « sert » ses plaintes. Le Sauveur, tranquille, renvoie une solution. La Victime fait mine d’accepter et dit « Oui » éventuellement suivi d’un « Tu as raison ». Si elle s’arrêtait-là acceptant la bonne solution au problème qu’elle a lancé le match serait fini donc aucun intérêt. Or tout en disant « Oui », elle renvoie la balle dans la foulée sous forme d’un petit « Mais ». Le Sauveur qui s’est pris au jeu tente alors une deuxième attaque, différente de la première : il renvoie à la Victime un nouveau remède. Impassible, la Victime renvoie un « Oui » suivi d’un nouveau « Mais ». Le Sauveur commence à s’impatienter et décide de frapper un grand coup. Il passe à l’offensive et lance une solution massive. Satisfait (il voit la Victime hésitante et un peu sonnée), il croit avoir gagné. C’est mal connaître une bonne Victime ! Dans un sursaut aussi vigoureux qu’inattendu, elle monte au filet… revers lifté et…. Pam !, elle balance un énorme « Oui mais » boulet de canon.  Le Sauveur s’incline.

Il aime ça, il reviendra à la charge, ne vous inquiétez pas.

Voici quelques jolis « Oui mais » pour répondre au « Tu sais, tu devrais….. » du Sauveur : « Oui, c’est vrai, tu as raison, MAIS je n’y arrive pas »,  « C’est vrai, oui, MAIS tu sais j’ai déjà essayé », « Ah oui c’est une bonne idée MAIS je ne crois pas que ça soit un truc pour moi, ça ». En général, il n’y voit que du feu. Enfin au début parce qu’à la fin, il s’en rend compte.

D’où l’importance du choix de votre Persécuteur. Plus il sera compétent, plus vous gagnerez en prestige : le Sauveur comprendra qu’il est vous est difficile d’échapper aux griffes d’un monstre pareil et du coup, vos « Oui Mais » seront recevables. Vous avez deux possibilités de recrutement pour votre méchant. La première est d’en prendre d’emblée un que vous avez repéré grâce aux réflexions désagréables qu’il vous a faites, à ses moqueries ou à ses remontrances. La deuxième est d’attendre que le Sauveur finisse par se lasser de vous aider en vain et devienne vraiment méchant. Dans notre jargon psy, nous disons que le « Sauveur passe Persécuteur ». L’art consistera dans tous les cas à maintenir le plus longtemps possible cette relation riche en rebondissements et en stimulations puis, dans un deuxième temps à vous diriger vers le point culminant : rendre le Sauveur incompétent et, cerise sur le gâteau, le Persécuteur coupable. Les deux compères auront alors le privilège de « passer Victime » à leur tour. Ils se plaindront l’un de votre méchanceté et l’autre de votre ingratitude « avec tout ce qu’il a fait pour vous »…

Les 2 règles d’or

Règle N°1 : une bonne Victime n’est pour rien ou pas grand-chose (la mauvaise foi a des limites) dans ce qui lui arrive. Elle n’a pas ou très peu (la mauvaise foi, je le répète, a des limites) de champ d’action sur ce qui la fait tant souffrir. Le coupable, c’est l’autre.
Règle N° 2 : quand bien même la Victime a essayé de régler le problème, ça n’a pas marché, voire ça a empiré. Vous ne serez JAMAIS un parfait pratiquant si de quelque façon que ce soit vous prenez la moindre responsabilité dans ce qu’il vous arrive. Je vous invite donc à vous répéter comme un mantra, incantation magique que les hindouistes ou les bouddhistes se répètent plusieurs milliers de fois par jour en vue de modifier leur vie : « C’EST PAS DE MA FAUTE, J’Y SUIS POUR RIEN ». « C’EST PAS DE MA FAUTE, J’Y SUIS POUR RIEN ». « C’EST PAS DE MA FAUTE, J’Y SUIS POUR RIEN ».

Une victimisation réussie est un processus qui ne voit son dénouement qu’après avoir subi le joug du Méchant mais aussi, et surtout, épuisé la patience du  Gentil. Une fois ces deux âmes (la mauvaise et la bonne) laminées, l’expert en savoir-souffrir atteindra le Nirvana des Victimes. C’est un instant unique et incroyable où plus personne ne peut plus rien pour vous. Après avoir remercié le premier de vous avoir si brillamment martyrisé en vain et prouvé à l’autre qui a mis tout son cœur et son énergie à vous aider, qu’ils étaient tous deux de sombres incompétents, vous vivrez alors un pur moment d’extase recevant des mains du destin l’ultime preuve tant attendue qui permet d’hurler au monde entier : « OUI ! J’AVAIS RAISON. JE SUIS MAUDIT ! ». Ainsi il se raconte que sur une pierre tombale quelque part dans un cimetière, il est écrit : « Je vous avais bien dit que ça n’allait pas ! ».

[1] Stephen B. Karpman M.D., article « Fairy Tales and Script Drama Analysis”, 1968

[2] Eric Berne (1910-1970)

[3] Petruska Clarkson : « Le rôle dramatique de Spectateur », AAT, n°59

[4] Paul-Claude Racamier, Le Génie des origines, Psychanalyse et Psychoses, Payot, 1992