Imaginez les musiciens avant le concert, certains un peu stressés, d’autres avec un gros trac… tous dans l’expectative d’un fantastique moment de partage et de communion. Entre deux amoureux, le même mouvement, le désir d’être unis autour d’un projet commun mais aussi – et surtout – un temps d’accordage pas toujours simple.

Auteur : Anne Catherine SEGONDS DUFOUR

Dans la salle, les concertistes préparent leurs instruments, fébriles, concentrés. Ce sont les premières répétitions. On s’en doute, la partition s’appelle «All you need is Love». De leur côté, les amoureux viennent de se rencontrer. Comme les musiciens, ils aspirent à produire la symphonie la plus harmonieuse possible. A une nuance près, ils n’auront pas de chef pour les diriger, un maestro qui assène des petits coups de baguettes sur le pupitre pour que cesse le brouhaha. Le couple va devoir se débrouiller seul, improviser et créer les règles.

Avez-vous entendu ce qui se passe avant un concert ? Ça grince, couine, crisse. C’est assez désagréable. C’est le moment de l’accordage. Cela ne suffira pas pour que l’ensemble sonne juste, il faudra ensuite que tous les instruments s’ajustent sur une même base en l’occurrence le fameux «la». Les amoureux suivent la même voie. Dans les premiers temps, ils vont chercher à s’harmoniser, à trouver leur «la» et le résultat peut être parfois aussi discordant que la cacophonie des musiciens. Si l’accordage est facile et rapide, la magie opère et le concerto relationnel est immédiatement équilibré.

Quand l’accord de base n’est pas trouvé, le bruit et la confusion s’éternisent.

Les rendez-vous ratés, les malentendus, les incompréhensions s’enchaînent. Marie est peinée : «Nous sommes en couple depuis un mois et hier, il m’a présenté ses amis. Pendant toute la soirée, il m’a laissée toute seule. On aurait dit qu’il se fichait complétement de moi». Paul réplique qu’il est très contrarié par l’attitude de sa nouvelle amie, si joyeuse et dynamique. Il était persuadée qu’elle s’intégrerait immédiatement. Au lieu de ça, il l’a vu bouder dans son coin. A ce stade-là, pas de panique, comptons sur le désir et la bonne volonté de chacun pour que tout se passe bien.

La gestion des fausses notes

Ca y est, l’accordage a été trouvé, les concertistes et les amoureux ont trouvé leur la. Le concerto relationnel a débuté et c’est plutôt pas mal… pour certains, ça s’annonce même comme la réalisation d’un chef d’œuvre. La mayonnaise a pris ou plus poétique et moins trivial, l’alchimie opère. Attention…Rien n’est joué pour autant. Une nouvelle étape se profile : la survenue des inévitables fausses notes.

Sous l’effet des facteurs environnementaux que sont la chaleur, l’humidité ou l’âge des cordes, les instruments vont se désaccorder. Il conviendra alors de réajuster. Idem en amour.

Pour le couple à peine formé comme pour l’ensemble musical, les éléments extérieurs et intérieurs entrent en scène contraignant les partenaires à procéder à des réajustements. Ce sont ces impairs ou bugs, petits ou grands qui ne manquent pas de ponctuer la vie de tout un chacun. Nos amoureux surmonteront-ils un éloignement géographique forcé (travail, étude), la présence de personnes hostiles ou trop proches, un trait de caractère particulier, une manie ou tout simplement une erreur d’appréciation ? Ainsi, pour le premier anniversaire de leur rencontre, Yann a offert à Laura un week-end à Prague mais au dernier moment, il est réquisitionné. Leur relation va-t-elle survivre à son métier de gendarme ? Pierre vient de rencontrer les enfants d’Annie et l’ambiance, d’abord glacée est devenue agressive à son égard. Comment ce couple recomposé va-t-il démêler les imbroglios relationnels et émotionnels qui nécessairement perturberont leur amour.

Dans la relation, ces temps d’ajustements que sont la période d’accordage et la gestion des fausses notes peuvent s’avérer douloureux voir insurmontables. Peut-on les éviter ? Non. Peut-on les surmonter ? Dans la plupart des cas : oui. A condition bien sûr d’accepter qu’il s’agit-là de périodes incontournables. La bonne nouvelle, c’est qu’elles sont une source d’enrichissement et utiles à la poursuite d’une relation saine.

Bienfaits et limites de l’adaptation

En premier lieu, le «contrat » de base a-t-il négocié, au moins suffisamment ? La notion de « contrat » manque de poésie, je le reconnais mais elle est claire. Les musiciens, eux, en ont un.

Ils savent quelle sera leur place, ce qu’ils vont gagner (ou pas) et ce qu’ils joueront. Ils connaissent les dates, les horaires, le nombre de représentations. Et les amoureux ? Ont-ils seulement discuté de ce qu’ils attendent de leur concerto à eux ? Parfois oui, souvent non.Par exemple, quelle partition ? Anatole est prêt pour une fusion en jouant «Que serais-je sans toi…», Lucie, elle se sent plus confortable avec «I’m free» soit une relation « libre ». Deux projets difficilement compatibles. Armés de leur désir de bien faire, dans le souci de rester ensemble, ils vont procéder à des petits «arrangements personnels». Si sortir de sa zone de confort ou accepter d’ouvrir son esprit et son champ d’expérimentation est enrichissant, il ne s’agit pas de pratiquer des contorsions douloureuses. Car ce qui parait être à priori une bonne idée, l’adaptation ou l’exploration résistent difficilement à l’épreuve du temps. Anatole risque bien de souffrir à accepter la partition libertine de Lucie.

Que se passe-t-il quand l’adaptation de l’un s’avère être la seule condition au maintien de la relation ?

Observons le piano et le violon. De nature différente, le premier lourd, imposant ne s’accorde qu’une seule fois en début de concert. C’est normal, sur lui, ça prend du temps. Quand les deux jouent ensemble et que, forcément le piano se désaccorde, il n’est pas question d’arrêter le concert et de demander au public d’attendre le temps nécessairement long d’un ré-accordage. Du coup, le violon est obligé de s’adapter. C’est comme cela et pas autrement.

En amour, le même problème se pose. L’amoureux-violoniste qui veut jouer avec une amoureuse-pianiste ne doit pas imaginer qu’il peut en changer la nature. Son adaptation est inévitable ou la belle histoire s’arrête. Le temps d’accordage inclue donc une réflexion commune sur les aspirations profondes de chacun. Encore faut-il les connaître. «C’est en forgeant que l’on devient forgeron» dit la maxime. C’est en « relationnant » que l’on se découvre. A cela s’ajoute le respect de la personnalité et des aspirations de l’autre. Le violon ne peut reprocher au piano d’en être un et vice versa.

Si ces conditions ne sont pas respectées, c’est l’estime de soi des partenaires qui en sera affectée. Rappelons que les amoureux, à l’instar des artistes, ont une grande soif d’attention qui, étanchée, est une source de profond bien-être. Dans le cas contraire, l’absence de reconnaissance fait le lit du sentiment d’abandon, de rejet ou inversement de contraintes et d’étouffement. La perte de confiance en sa propre valeur, ses qualités et ses capacités en est la conséquence.

L’ajustement amoureux suppose également la définition d’un cadre. Il s’agit de discuter et fixer l’étendue comme les limites de la relation : le temps de partage et de présence, amour libre ou exclusif, vie sous le même toit ou séparément. La présence ou non sur les réseaux sociaux sont par exemple au cœur de nombreux conflits dans le couple. Donne-t-on accès ou pas à la page de l’autre, aux commentaires de tiers, tolère-t-on ou pas des échanges en message privé avec des personnes «sensibles» comme un(e) ex-partenaire.

Existe-t-il seulement un Conservatoire de l’Amour ? Je n’en connais que de deux : le temps et l’expérimentation.

Quelques répétions seront parfois nécessaires ou se lanceront-ils dans un concert improvisé ? En affaire, il est important de bien négocier le contrat, en amour, c’est pareil. Pas très romantique ? Peut-être. Très utile en tous cas. Un violon reste un violon. S’il imagine qu’il peut devenir un piano, c’est peine perdue idem si sa compagne a l’intention de le transformer, ne serait-ce qu’en un autre instrument à corde, un violoncelle par exemple.