D’étranges sensations me parcourent… l’impression de me «déplacer» à l’intérieur de mon corps. Anne

Vendredi. Je ressens le tout premier symptôme en me promenant. Mes poumons me brûlent. Cela pourrait faire penser à une bronchite sauf que je ne me sens pas malade même plutôt en forme. Une allergie… Mais oui, voilà, ça doit être ça. Etrange…. Je n’en ai jamais eu de ma vie. En rentrant, je vais interroger le Docteur Google.

Samedi 30 – Le feu

A la maison, je n’ai plus mal. Je lis sur internet que les bouleaux et les acacias nous inondent de pollen. Nous sommes en confinement, les yeux rivés sur la télé et les réseaux sociaux où se déversent des quantités d’informations sur le Covid. Il parait que l’on tousse, que l’on a de la fièvre, que l’on se mouche. Rien de tout cela en ce qui me concerne…  Soulagée.

Vers 22h, la douleur est très forte. Elle dure deux heures. Mes poumons sont en feu comme si j’avais inhalé un produit toxique. J’ai très mal entre les omoplates, un point qui m’oppresse au niveau du thorax.

Quand je vais me coucher, la douleur disparait. J’ai compris. C’est évident : une mauvaise position devant l’ordinateur. Forcément.

1er avril – Désincarnée

La nuit est pour le moins bizarre. Il se passe quelque chose. Je me réveille à plusieurs reprises en sursaut comme s’il y avait un intrus dans la chambre. D’étranges sensations me parcourent et l’impression de me «déplacer» à l’intérieur de mon corps. Mon enveloppe corporelle est immobile mais dedans je me décale : on dirait qu’une partie de moi tente de s’échapper !

J’observe, inquiète, l’étrange phénomène de «désincarnation». Une seule explication pour mon cerveau rationnel : je suis franchement fatiguée … l’angoisse du confinement peut être aussi…. avec tous ces morts qui s’alignent le soir sur les écrans ! On le serait à moins non ?

D’ailleurs, il faut que j’arrête de regarder les infos, facebook, Insta. Ca ne me vaut rien du tout.

2 avril – 37,2 °c le matin … l’après midi et le soir aussi.

Au matin, je titube dans le couloir, mes jambes ne me portent plus. Qui me croise peut me croire saoule ou avec une sacrée gueule de bois ! Je suis perplexe. Mon mari et ma fille me regardent déjeuner avec peine, je ne beurre pas ma deuxième tartine, c’est trop difficile,  pas le courage. Je retourne me coucher et me rendors.

Je dors la journée entière et la nuit suivante aussi. Enfin, je ne m’endors pas, j’ai l’impression de m’évanouir. Je commence à me demander si l’intrus n’est pas à l’intérieur de moi. A la télé, ils répètent : « si vous avez de la fièvre, que vous toussez…. ». Je n’ai pas de fièvre, je ne tousse toujours pas.

Je plaisante avec un ami sur Messenger… avec peine. Je fais des efforts pour lui répondre. Au lieu de ça, j’aimerais lui crier que ça ne va pas du tout, que j’ai peur, vraiment très peur.

Ma poitrine me fait terriblement mal quand je respire.

3 avril. J’ai 90 ans

Je me décide à appeler ma belle-sœur, infirmière … elle s’occupe du pôle Covid avec le Samu. Pendant que nous parlons, je me retiens d’éclater en sanglot. Je ne veux pas l’entendre dire c’est cette saleté de bestiole qui tue. « Si, si, si c’est possible que ce soit le covid !!! » affirme-t-elle catégorique. « Beaucoup de malades n’ont ni fièvre, ni toux, ni rhume, juste une énorme fatigue ou juste mal au ventre ou juste de la fièvre ou juste ceci ou cela »….

« Juste » !!!! Le mot me parait court. Merde !!!!

Je dors tout le temps. J’ai mal partout surtout aux doigts de pieds. La peau de mes bras est celle d’une vieillarde, sèche, cartonnée. Je ne suis pourtant pas déshydratée, je bois des litres et des litres  d’eau. Je suis tellement fatiguée. C’est indescriptible. Je n’ai jamais ressenti un tel épuisement.

 Et puis la télé … Je ne peux pas m’empêcher de regarder. J’attends que l’on me dise que ce n’est pas grave mais au lieu de ça, on voit des gens mourir… seuls, des petits vieux, des malades fermés dans des chambres sans contact humain. Je suis désespérée. Pas de sépultures dignes de ce nom.

Je ne veux pas aller à l’hôpital. Non, non, non. La nuit, quand je ne dors pas, je hurlerais de peur, seule dans mon salon. Je ne veux pas réveiller mon mari, ma fille. Je vois bien qu’ils sont inquiets. Je me sens seule comme jamais.

 

4 avril…  Non, Armstrong… je ne suis pas noire.

Un mail m’arrive d’une connaissance. La veille, je lui ai dit que j’étais malade car il me demandait un service que je ne pouvais lui rendre. Il se veut rassurant : « Mais Anne Catherine, vous n’êtes pas un homme, pas grosse, pas diabétique, pas vieille et en plus pas Noire américaine ! Vous ne craigniez rien enfin !!!!  » plaisante-t-il.

J’ai tellement peur moi. J’aime l’humour mais là je n’en ai pas. J’ai envie de l’engueuler :« Mais qu’est-ce que t’en sais p**tain… que ch’suis pas grosse, pas diabétique et pas noire américain ???????????? P**tain, tu connais pas ma vie ! ». Je dois avoir au moins 40 de fièvre. J’ai l’impression de me consumer. 37,2 ! Je change de thermomètre 37,2.  Je change les piles 37,2.

Je ne mange plus depuis plusieurs jours, je suis trop fatiguée. J’envoie quelques sms pour faire croire que tout va bien à la famille… leur dire que vraiment c’est trop… trop… trop…. chouette le confinement, que je me prends mon temps, que je profite. C’est génial pour faire un retour sur soi, méditer…

Toujours pas de fièvre. La nuit, je me réveille en sueur, trempée des pieds à la tête, il me faut changer les draps. Maintenant, j’ai mal au ventre. Je ne veux pas mourir. Alors, je me suis fixée pour objectif de donner des nouvelles tous les matins. Le soir, quand je m’endors abrutie par la codéine qui seule calme la douleur au thorax, je me fais la promesse que le lendemain, à la première heure, je serais là pour en donner.

5 avril. Comme une carpe échouée sur la rive

Je vais mieux ! Ouf, ca y est, c’est fini. Je sors au soleil, tente avec peine de faire le tour de la maison. Mon appétit qui avait disparu revient. Je suis sortie d’affaire !

Vers 16h, j’ai un mal fou à respirer. Je suis une carpe vivante échouée sur la rive. J’ai l’impression d’avoir un sumo assis sur la poitrine. Mon dos me fait très mal. La panique augmente. Mon mari commence à s’inquiéter, je le sens perdu. Doit-on appeler le Samu ? L’idée me terrorise.

J’avale un anxiolytique, une boite qui reste de mon opération des dents. Merci mon dentiste. J’essaye de me calmer en pratiquant des respirations apprises au yoga. Inspire, expire, narine droite, narine gauche. Ca marche !!!!  je m’aperçois que malgré la douleur l’air entre et sort des poumons. J’ai jamais eu autant de joie à respirer. Sentir cet air frais qui remplit mon poumon. Un ami kiné contacté le matin pour mon dos me rappelle. Il tombe bien. Le son de sa voix me rassure, il m’explique qu’il est possible que – sous l’effet de la tension – je me sois bloquée de le sternum. L’idée même fait tomber l’angoisse. Il y a le cachet aussi…

Se pourrait-il que ce soit l’effet du stress qui amplifie les symptômes ? Il y a de fortes chances. C’est la maladie de l’angoisse ce Corona !

As-tu de la fièvre ?

Nooooon je n’ai pas de fièvre !!!!!!!

 

7 avril – C’est possible d’être enceinte à mon âge ????

Ce matin, je sens de drôles d’odeurs. Ma brioche a goût de sauce bolognaise !!! Trempée dans le café, c’est carrément infect. A midi, je suis étonnée en entrant dans la cuisine où flotte un odeur de rhum.  Si encore, il y avait du rhum dans la maison ! Mais il n’y en a pas une bouteille. Le sucre me donne la nausée. Je crache un morceau de chocolat que j’adore. Il est trop écœurant.

C’est au tour de ma fille. Elle s’est réveillée fatiguée, elle est blanche comme un linge. Je me rassure comme je peux et trouve tout un tas d’explications rationnelles. A 16 ans, elle passe beaucoup de temps dans sa chambre à travailler. Il faudrait que ses profs se calment !  Ils s’en donnent à cœur joie avec leurs « cours tuto ». Ca y est, l’heure de gloire est arrivée : ils font enfin leur TED !

Plus tard, il lui arrive un drôle de truc. Elle a des plaques rouges sur les orteils. Bizarre. Jamais vu un truc pareil.

Bon, ça peut pas être le Covid, le gars de la pub serine encore et encore que l’on doit tousser et avoir de la fièvre mais elle n’a pas de fièvre et elle ne tousse pas. Juste les orteils rouges, un peu violet et marbrés.

Deux jours après, tout a disparu.

11 avril.  Les jours ont passé

J’ai alterné fatigue et rémission. Je me sens plutôt bien en fait… malgré les petits bobos qui s’accumulent, vont et viennent sans réelle cohérence. Il y a des parties de mon corps que je découvre. Le muscle du sms par exemple. Hier, j’ai discuté par sms un long moment et le matin j’ai une courbature le long du bras.

Et non, je n’ai pas de fièvre… toujours 37,2 C. Les poumons et le thorax me font toujours mal à intervalles réguliers mais je commence à m’habituer. Je sais maintenant que ça s’arrête. La douleur part, revient.

Depuis quelques jours, je me sens portée. Paisible, pleine d’amour même. Depuis que l’on s’est découvert le virus et moi, je ne le regarde plus comme un ennemi mais comme un hôte dont au fond je ne connais pas grand-chose et qui doit bien servir à quelque chose. Ne dit-on pas que rien est inutile sur terre ?  La bestiole veut vivre, elle aussi. Elle fait comme elle peut. Mais elle a l’air douée.

Attention… la cohabitation ne va pas sans tiraillement mais j’ai cessé d’avoir peur. Je fais un peu de méditation, de relaxation. Je reste en contact avec mes amis. J’ai besoin d’eux. Ça me fait un bien fou de savoir que j’ai du monde autour. Je tchatte avec bonheur sur les réseaux sociaux.

Je me sens légère. Quelque chose est parti. Pas le Covid. Non, c’est un poids que je porte depuis des années. J’ai envie de changer beaucoup de choses.

12 mai – « Dites 33 ! »

Ce matin, tôt, j’ai rendez-vous chez le médecin. Il a l’air dépité mon toubib. Ce n’est pas un grand communicant habituellement mais effet Covid oblige, aujourd’hui, il s’épanche. Il me fait part de son étonnement face aux symptômes, pas tous les mêmes pour chacun des patients. Il note consciencieusement les miens ponctuant chacun d’eux d’un «ah oui, c’est ça !».

 « Je fais remonter » m’explique-t-il. « C’est qu’on en découvre tous les jours ! » déplore-t-il.

Après l’auscultation minutieuse et l’écoute attentive de mes poumons et un « c’est bon » rassurant, il se met face à moi les bras et claque ses cuisses les mains grandes ouvertes en soupirant ses deux yeux écarquillés au-dessus de son masque :  « On sait rien ! C’est tout … voilà … on sait rien !!!!».

Bon, ok.

« Allez, je vous donne du paracétamol et vous vous reposez hein ? ». Et là, je pose la question qu’il ne fallait pas poser : le test sérologique, pour savoir, pour les anticorps.

Mon bon docteur s’énerve. Il lève de nouveau les bras et se claque les cuisses encore plus fort. « Un test ?!!!? Mais on n’en pas de tests !!!! On n’en fait pas. Même pas pour nous les soignants.. vous vous rendez-compte ??? »

Ah oui, je n’aurais pas dû poser la question…

Ah tiens, au fait, il parait que les plaques rouges sur les orteils, c’est le Covid.

Bon ben… voilà ! Une bonne chose de faite, hein ?

Bref…. J’ai eu le covid.