Sommes-nous aussi libres que nous le pensons ? Éric Berne, le père de l’Analyse Transactionnelle (*) était convaincu du contraire. Nous restons les marionnettes de décisions que nous avons nous-mêmes prises dans l’enfance, que nos parents et certains événements ont renforcées. 

Auteur : Anne Catherine SEGONDS DUFOUR

L’un des personnages du cinéma susceptible de nous aider à comprendre la façon dont fonctionne le scénario de vie est le « serial killer ». Le tueur en série – ou la tueuse – choisit des victimes présentant des profils en général similaires pour répéter des crimes selon un mode opératoire comportant les mêmes rituels (sa signature). Au fil du récit, on découvre que ce sont des maltraitances souvent infligées par des mères, des pères ou des adultes cruels et pervers qui sont à l’origine de ces schémas répétitifs.

Le monstre met en scène ses traumatismes. Une fois arrêté, il se justifie : il ne peut pas faire autrement car une force incontrôlable et toute puissante le domine le contraignant à tuer. En agissant de la sorte, il ne fait que tenter de réparer ses blessures, soulager ses souffrances, obtenir des signes de reconnaissance en devenant célèbre, se venger de la société, des femmes, des hommes, des puissants etc.

Sommes-nous des tueurs en série ?!

Absolument pas ! La comparaison s’arrête-là. Ces derniers représentent un infime pourcentage de la population. En revanche, si l’on en croit la théorie défendue par l’Analyse Transactionnelle, nous fonctionnons tous, dans toute ou partie de notre vie et de façon plus ou moins prononcée, selon des schémas répétitifs faits des mêmes comportementspensées et émotions. Freud a appelé le processus : compulsion de répétition. Nous sommes construits autour d’habitudes que nous répétons inconsciemment.

Pour reprendre une métaphore numérique, nous sommes donc équipés d’une «application» scénario. Pas besoin de cliquer, elle se lance intuitivement dès que la situation se présente. C’est une sorte de « plugin » soit un module supplémentaire complétant notre installation de base et mis à jour régulièrement pendant toute notre construction.

Que notre enfance ait été heureuse ou malheureuse, bien-traitée ou maltraitée, l’ « Application-Scénario de vie », quand elle s’active nous donne l’impression que ce qui se passe est plus fort que nous, que nous n’y sommes absolument pour rien. C’est le destin qui s’acharne diront certains ou encore :

« Je suis maudit (e) !», 

«Ca n’arrive qu’à moi ce genre de choses ! »,

« c’est toujours pour ma pomme ! »

Dans quel domaine opère-t-il ?

Ce peut être partout dans notre vie ou dans un domaine unique : en amour, en amitié ou au travail. Par exemple, Paul a une vie affective épanouie mais sa carrière professionnelle, elle, est chaotique. Sitôt qu’il pense crier victoire dans ses projets, il fait faillite. Pour lui, l’histoire se répète depuis vingt ans suivant un scénario très précis : il rencontre une personne de “confiance” et s’associe. Quelques mois passent et des conflits de pouvoir apparaissent. La fin est identique à chaque fois : la société est dissoute. Paul doit cesser son activité, ruiné et persuadé qu’il est victime d’un monde où “on ne peut compter sur personne”, où personne n’est à la hauteur, un monde rempli de « gens décevants » alors que lui fait « tous les efforts nécessaires et plus encore ». Triste, en colère, il est de plus en plus aigri et se renferme sur lui-même. Voilà décrite une chaine de pensées, de comportements et d’émotions préfigurant le scénario de Paul.

C’est grave, Docteur ?

Oui et non. Oui : quand ce processus empoisonne notre vie nous poussant à créer des situations et des relations plus ou moins douloureuses (imaginez la femme de Paul … elle doit en avoir marre). Non : parce que le scénario est transformable ou modifiable. Rien n’empêche Paul de se comporter, penser et sentir autrement. Mais, pour y parvenir, il devra d’abord en prendre conscience puis comprendre pourquoi il «joue » toujours la même « pièce de théâtre » (les origines et les bénéfices secondaires de son scénario). Enfin, reprenant sa responsabilité dans ce qu’il lui incombe par exemple se mettre lui même dans ces situations douleureux, il pourra décider d’expérimenter une nouvelle façon de vivre.

Si l’idée de découvrir votre scénario de vie vous tente, je vous invite pour commencer à ne pas vous blâmer d’en avoir un.

Il s’agit de l’adaptation la plus intelligente que l’enfant que nous étions ait trouvé pour vivre là où il est né 

…. auprès de cette mère-là (ou/et des personnes en charge de ses soins et de son éducation) au sein de cet entourage-là (la famille dans son ensemble, puis l’école, le collège). A cela s’ajoute le paramètre important qu’est l’environnement économique, politique, social, religieux– sécurisé ou non – ainsi que les événements heureux ou malheureux inhérents à la vie (maladie, deuil, changements variés).

Il a été une stratégie de survie, une protection plus ou moins efficace. C’est au final un réservoir de décisions, de conclusions, d’options relationnelles, de directives et de transmissions familiales et culturelles. De la somme de tout cela naît une façon de voir la vie dans sa globalité (sans intérêt, passionnante, effrayante…), de se considérer soi-même (important, fort, nul, incapable …) et de voir les autres (intéressants, mieux que nous, méprisables, dangereux…).

Et “Le vilain Petit Canard” devint un cygne majestueux… ou pas.

A tout moment de notre évolution surviennent des réparations au scénario comme malheureusement des validations. L’application reçoit des mises à jour… ou pas. Le petit garçon chétif qui se faisait martyriser et évitait les coups en se cachant devient à l’adolescence un grand et fort jeune-homme. De Vilain Petit Canard, timide, effacé, gauche, il se transforme en un cygne puissant et majestueux. Désormais, il se défend et vole plus haut, plus loin. Les nouvelles expérimentations que lui offre ce corps imposant et séduisant transforme sa vision de lui-même et du monde qui l’entoure.

Il se peut au contraire que son scénario “timide et sans défense” soit validé malgré la forte stature. Pour des raisons variées (une maladie, un accident, un contexte familial, social, économique) le beau cygne continue de se sentir (et pour longtemps encore) un vilain petit canard.

Quelques soient les décisions prises, nos schémas ne sont pas gravés dans le marbre et restent modifiables à tout moment pourvu qu’on en prenne conscience et que l’on décide de faire, penser, sentir autrement. Contrairement à l’acteur qui, embauché pour tourner un rôle précis, doit respecter le scénario (le script), nous pouvons, nous, réécrire notre histoire et oser l’improvisation.

Le scénario a 1000 visages

Comme au théâtre, au cinéma ou dans la littérature, il y a une multitudes de scénarios possibles : tragiques, tristes, sordides, désespérant. Il en est aussi des heureux : love, success stories, drôles, aventureux, rocambolesque. Evidemment, on retiendra facilement les plus accrocheurs – positifs ou négatifs – on s’attardera moins sur les «banals», sans fantaisie, aux trajectoires sans aspérité. « Il/elle a une vie bien tranquille », c’est « une personne sans histoire » dira-t-on. Et pourtant choisir de ne pas faire de vague peut être un choix inconscient : « pour vivre heureux, vivons cachés » dit la maxime.

Pourquoi alors parler de « scénario de vie » si cela ne pose aucun problème voir même provoque des réussites en chaîne ? Parce que tout va dépendre des raisons profondes et inconscientes qui sous-tendent les choix de vie. Le « propriétaire » du scénario banal ou à succès est-il réellement satisfait de sa vie  ? L’a-t-il consciemment choisie puis organisée ou suit-il sans le savoir un chemin tracé d’avance il y a fort longtemps avec l’interdiction formelle de faire le moindre écart sous peine d’en payer cher les conséquences ?

Deux exemples

Michel Berger et Luc Plamandon ont écrit une chanson très connue qui illustre ce propos. Elle nous parle d’un businessman. Il a du succès dans ses affaires, ses amours, il a un bureau en haut d’une tour d’où il contrôle son univers et change souvent de secrétaire mais il a le blues. « J’aurais voulu être un artiste » confie-il.

La chanson ne nous dit pas l’origine de sa réussite. Imaginons deux hypothèses à sa construction. La première est celle du self-made man, un “Petit Poucet” des temps modernes né dans un quartier pauvre et violent. Ses parents dépassés l’ont quasiment abandonné comme la fratrie toute entière. Il s’est construit seul, mu par l’envie d’échapper à l’avenir sordide qui l’attend. Il se jure d’y arriver, de s’en sortir et surtout de mettre à l’abri ses frères et sœurs… Et ça marche, il réussit. Il grimpe les échelons, fait la une de l’actualité enchaînant les succès.

Deuxième hypothèse. Prêtons-lui le destin d’un fils héritier au nom prestigieux naît pour reprendre un flambeau familial industriel ou financier. L’enfant puis le jeune homme conduit avec brio sa mission. Aux yeux de tous, il est le digne successeur de ses prédécesseurs qui n’en attendaient pas moins de lui. Le problème, c’est qu’il n’est pas dans sa vie, celle que lui a choisi. Il ne fait qu’appliquer les directives conscientes et inconscientes de ses ancêtres.

« T’aurais voulu être un chanteur
Pour pouvoir crier qui tu es
T’aurais voulu être un auteur
Pour pouvoir inventer ta vie
Pour pouvoir inventer ta vie 
 

Le Blues du businessman – Michel Berger et Luc Plamondon- Starmania – 1978

Autre histoire, celle de Laura. Elle, a un scénario qui la prive d’une liberté, celle d’être « féminine». Le malaise qui l’envahit dès qu’elle tente de se montrer femme aussi désirable que pleine de désirs est insupportable. Elle en rêve pourtant mais très vite, lorsque la relation avec un homme se fait plus intime, elle s’enfuit. Elle reconnait qu’elle a peur sans raison valable mais qu’elle est habitée par une pensée qui agit comme une électrode et lui crie : « tu es en danger !».

Quand les ancêtres s’en mêlent.

Il nous faut remonter jusqu’à son arrière-grand-mère, jeune et belle actrice prometteuse, amoureuse d’un homme marié pour décoder et comprendre l’ensemble des comportements, des pensées et des sentiment qui animent les femmes de la famille de Laura. Si le scénario qu’elles se transmettent les unes aux autres se résumait en une phrase, ce serait :

« être une femme attirante fait courir le risque de rater sa vie ».

Voici ce qui s’est passé. La jeune actrice (son arrière grand-mère) se retrouve enceinte. Soucieux de préserver sa réputation, le père biologique l’abandonne à son sort. N’arrivant pas à se résoudre à laisser son bébé à l’orphelinat, elle renonce à sa carrière pour l’élever dans le plus grand dénuement aidée par sa propre mère, elle-même veuve d’un homme violent et alcoolique.

Traitée toute son enfance de « bâtarde », bercée par la trahison du père biologique et les exactions de son propre grand-père, impuissante à sauver une mère au cœur brisé, la grand-mère de Laura se rappelle parfaitement le jour où elle se promet de ne jamais vivre comme sa mère. Les années passent, la grand-mère de Laura a elle aussi une fille, la mère de Laura. De cette vieille histoire d’abandon et de pauvreté, il subsiste désormais quelques bribes de discours à la fin des repas  : « Le père de mémé ? Un notable soi-disant…  un salaud, en tous cas… comme beaucoup d’hommes…» et des invectives à l’attention des filles : « Boutonne ce décolleté ! On va voir tes seins, tu es folle ! Tu veux qu’il t’arrive des ennuis ?!!!  Retourne faire tes devoirs si tu veux pas être une esclave ».

Scénario quand tu nous tiens !

Ce que ces femmes font sans volonté de faire du mal, bien au contraire, c’est transmettre un scénario de vie protégeant de la honte, chargé de peur et intimant la fuite. 

Le prix à payer est l’absence d’intimité et un rejet de la féminité source de malheur. Or au scénario de ses ancêtres s’est ajoutée la propre décision de Laura cohérente avec son amour pour sa mère : lui faire plaisir en obéissant, l’aider à porter le fardeau du divorce d’avec son père « un traite qui abandonne », « tous pareils ». La validation du scénario se fait désormais de génération en génération.

Elle aurait pu prendre une toute autre route. C’est ce qu’a fait Marie, sa petite sœur. En rébellion contre sa mère et sa grande sœur qu’elle trouve effroyablement «coincées», celle-ci affectionne la compagnie des hommes. Au grand dam de ces dernières, elle s’entend très bien avec son père qu’elle n’a jamais cessé de voir et adore même sa nouvelle belle-mère, une femme fringante plutôt désinhibée. Mais n’oublions pas : quand le scénario nous tient, on ne peut pas lui échapper. Marie est-elle aussi libre qu’il n’y parait ?

Apparemment pas. Prenant l’exact contre-pied des femmes de sa lignée, la belle jeune femme joue un partition qui ressemble fort à du connu. Me croiriez-vous si je vous dis qu’elle a choisi comme carrière de monter sur les planches et de devenir une actrice incroyablement sexy ? Il paraitrait même qu’elle adore faire pleurer les hommes. Bizarre non ?

(*) Le scénario de vie est la clé de voûte de l’Analyse Transactionnelle, théorie de la communication, du développement et des groupes. Il intègre l’ensemble tous les concepts élaborés par le médecin psychiatre américain Eric Berne (1910 – 1970) qui définit celui-ci comme « un plan de vie élaboré dans l’enfance, renforcé par les parents, justifiés par des événements ultérieurs “.

 

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